État du redoublement en France


Rapport scientifique

Dans le cadre de la conférence de consensus sur le redoublement et ses alternatives (27 et 28 janvier 2015), le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) et l’Institut Français d’Éducation (IFÉ/ENS de Lyon), ont réalisé une série de rapports, intitulée « Lutter contre les difficultés scolaires : le redoublement et ses alternatives ». Le premier rapport propose une comparaison statistique et règlementaire.

   

La France reste fidèle à la pratique historique du redoublement

Une pédagogie traditionnelle, les faibles contraintes réglementaires, les procédures floues de décision quant aux critères de redoublement, la place essentielle laissée aux parents dans les décisions expliquent la résistance de cette pratique. Pour autant, elle a fortement régressé ces dix dernières années sans que soit mise en place, dans tous les établissements, une organisation scolaire permettant d’offrir aux équipes pédagogiques comme aux parents et aux élèves des alternatives crédibles.

2014 : un recours massif au redoublement en France

  • Selon l’enquête PISA de 2012, la France est le 5ème pays de l’OCDE (34 pays) qui fait le plus redoubler ses élèves (28 % des élèves français âgés de 15 ans déclarent avoir déjà redoublé au moins une fois).

Cette contre-performance cache de plus de fortes disparités entre les voies (chiffres de la DEPP) : 82 % d’élèves en retard en CAP, 57 % en 2nde professionnelle et 20 % en 2nde générale et technologique.

Les visages multiples du redoublement

  • Les classes les plus redoublées sont celles précédant une orientation. Le redoublement y joue un rôle stratégique et reflète un décalage entre ambition des familles et recommandation des équipes pédagogiques.

  • Il existe un usage persistant du redoublement contre la difficulté scolaire au début des « apprentissages premiers ». 7 % des élèves redoublent le CP ou le CE1. À noter : au moins dans un tiers des pays européens, il existe une interdiction de redoubler (appelée « promotion automatique ») au cours des premières années du primaire.
  • On remarque un faible usage du redoublement dans l’enseignement professionnel. Cependant, ces élèves sont, bien souvent, déjà en retard et cette voie est fortement impactée par le décrochage scolaire.

Une pratique en régression, notamment sur les dix dernières années

  • Si le taux de redoublement demeure élevé en France, il a nettement régressé au cours de la dernière décennie (11 points, PISA 2003 et 2012).

Ce recul s’est notamment accéléré pendant ces dix dernières années dans tous les niveaux d’enseignement, même si pour les classes précédant une orientation, les redoublements restent nombreux (classes de 3ème et seconde notamment).

Les mutations du profil des élèves redoublants

La régression du nombre de redoublants et l’évolution du contexte économique ont modifié le portrait-type du redoublant. Toutes choses égales par ailleurs, voici les principales caractéristiques des élèves ayant déjà redoublé à 15 ans aujourd’hui (enquêtes PISA 2003 et 2012) :

  • les garçons redoublent plus que les filles. Même si la pertinence de ce constat tend à diminuer, être un garçon est toujours associé à une probabilité d’avoir redoublé à 15 ans 47 % plus élevée qu’une fille en 2012 (versus 83 % en 2003) ;

  • la structure familiale est également liée à la probabilité d’avoir redoublé. Vivre dans une famille monoparentale est associé à une probabilité de redoubler 37 % plus élevée que le fait de vivre avec ses deux parents ;
  • les élèves qui sont allés moins d’un an en maternelle redoublent davantage. Un élève qui est allé « au plus une année » en maternelle a deux fois plus de chances de redoubler. L’influence de ce facteur était moins élevée en 2003, même si elle était déjà importante ;
  • le trimestre de naissance impacte fortement la probabilité d’avoir redoublé. En 2012, être né au premier trimestre plutôt qu’au troisième double la probabilité de redoubler ;
  • la nationalité n’est désormais plus un facteur discriminant lorsqu’on prend en compte les autres caractéristiques des élèves. En 2003, un élève dont la langue des parents n’était pas le français avait une probabilité de redoubler 79 % plus élevé qu’un élève dont les parents parlent le français ;
  • le niveau d’éducation des parents est fortement lié à la probabilité d’avoir redoublé. Plus les parents sont éduqués, plus les chances d’avoir redoublé à 15 ans sont faibles. En 2012, l’éducation de la mère est plus déterminante que celle du père, en particulier dans les niveaux d’éducation élevés. Ainsi, en 2012, avoir une mère diplômée du supérieur divise la probabilité d’avoir redoublé par presque 3 par rapport au fait d’avoir une mère ayant au plus un niveau collège. En 2003, l’éducation du père avait une influence plus forte sur la probabilité de redoubler. On interprète ce résultat comme le fruit de l’augmentation importante, dans la décennie 1990, du niveau d’éducation des femmes qui sont les mères des élèves de 15 ans en 2009 et 2012 ;
  • les conditions économiques, appréhendées par le statut d’emploi des parents (temps plein, temps partiel, chômage), impactent fortement le redoublement en 2012. Ainsi, un élève dont le père est au chômage ou travaille à temps partiel a deux fois plus de risques d’avoir redoublé qu’un élève dont le père travaille à temps plein. En 2003, le statut professionnel de la mère n’avait pas d’influence. Seul le fait d’avoir un père employé à temps partiel augmentait significativement la probabilité d’avoir redoublé. Ces résultats reflètent certainement l’impact de la crise économique de la fin des années 2000. Les difficultés professionnelles des parents semblent avoir pesé sur les performances scolaires de leurs enfants et augmenté le risque qu’ils redoublent.

     

Une réglementation du redoublement plus contraignante, en France

Jusqu’au récent décret d’application de l’article 37 de la loi de 2013 pour la Refondation de l’École de la République du 18 novembre 2014, la législation française apparaissait à la fois peu contraignante et peu précise sur de nombreux points, comparativement aux autres pays de l’Union européenne (Eurydice 2011).

  • Le redoublement était autorisé en France à tous les niveaux d’enseignement, malgré des politiques timides de limitation des redoublements, initiées dès les années 1980, fondées sur la limitation du nombre de redoublements dans chaque niveau d’enseignement, pour chaque élève.

  • À l’opposé, certains pays européens pratiquent la promotion automatique. Ils ne sont pas majoritaires. Cependant, un tiers d’entre eux a interdit cette pratique pédagogique au moins dans les premières années de l’enseignement primaire (Norvège, Islande, Allemagne, Pologne…).
  • En France, la décision de redoublement était fondée sur une appréciation générale des performances scolaires. Les critères de décision étaient peu précis, comparativement aux autres pays européens. Moins de 25 % d’entre eux fondent le redoublement sur des critères de décision de redoublement peu déterminés. Cette situation laisse davantage de place à des décisions subjectives et contextualisées.
  • La décision de faire redoubler était prise collégialement, ce qui est encore le cas dans de nombreux pays européens. Au primaire, cette compétence revenait au conseil des maîtres tandis qu’au collège et au lycée c’est le chef d’établissement, sur proposition du conseil de classe, qui prenait la décision (comme en République Tchèque, au Danemark, en Écosse,  en Angleterre).
  • Le poids des parents était central par rapport aux autres réglementations européennes. Ils pouvaient en effet faire appel des décisions des établissements scolaires tant dans le primaire que dans le secondaire. Dans les classes liées à l’orientation, le redoublement était accordé de droit en cas de désaccord des parents.

Le décret du 18 novembre 2014 proscrit le maintien en maternelle, et limite drastiquement son usage au primaire et au collège. Il ne peut intervenir que pour  « pallier une période importante de rupture des apprentissages scolaires ».

Dans les classes liées à l’orientation, le redoublement reste accordé en cas de demande des parents lorsqu’il existe un désaccord entre les vœux des familles et la décision d’orientation définitive. Il n’est toutefois plus possible de demander ou de proposer le redoublement en premier lieu.

Au final, la récente évolution législative restreint fortement les possibilités de redoublement, même s’il est trop tôt pour dire si les nouvelles normes vont effectivement réduire voire supprimer cette pratique. Le rôle des parents demeure très important.